Dans un monde en transition, voyager davantage et autrement peut nous aider à donner un nouveau sens à la vie, à retrouver l’essentiel et à renouer avec les autres et la nature. Voyager gratuitement, on a du mal à le penser et pourtant, cela aura un impact primordial, pour la planète, nos rapports humains et nos préjugés.

De nombreuses villes et certains pays ont déjà opté pour des tarifs réduits ou la gratuité pour les voyages en train à niveau local et national. L’utilisation de transports publics durables ouvrent le monde à tous et réduit le recours aux transports privés que, un jour, pourrons être considérée comme un luxe.

Les politiques de transport doivent prendre en compte les besoins de tous les groupes de population, la qualité de vie et l’impact sur l’environnement. Le train pour tous, à l’image de certains pays, sera  financé par les gouvernements et les entreprises polluantes, les encouragements ainsi à devenir plus vertueuses. Voyager n’est plus synonyme de pollution mais au contraire de préservation de la planète, de mixité sociale.

Voyager ainsi a le potentiel d’enrichir notre perception du monde, de retrouver cette forme de liberté, cet esprit ouvert et ce sentiment d’avoir le monde entre nos mains. C’est sortir de notre quotidien et de nos habitudes pour les remettre en question ; c’est contempler l’inconnu, nourrir notre curiosité,  nous ouvrir à d’autres culture, retrouver ceux que nous aimons. Voyager tous ensemble en train, nous entraînera à réenchanter nos vies, à nous émerveiller pour, finalement, imaginer de nouveaux mondes et retrouver notre humanité.

Inégalités et changement climatique : l’exemple des politiques de transport

Le cadre international des droits de l’homme et le rôle des organisations internationales sont mis à l’épreuve, une situation qui a atteint son paroxysme avec le conflit en Cisjordanie, s’étendant récemment à d’autres pays du Moyen-Orient. Mais, même si l’on peut s’interroger sur l’équité et l’efficacité de ces institutions, il me semble que les principes des droits de l’homme sont plus pertinents que jamais et peuvent même nous aider à orienter le changement nécessaire que nous devons inévitablement opérer.

L’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. » L’article 2 précise ensuite que tous les droits énoncés dans la Déclaration s’appliquent à tous sans discrimination d’aucune sorte. En théorie, personne ne contesterait le principe énoncé à l’article 1. Cependant, la réalité est qu’au cours de la dernière décennie, les inégalités se sont accrues partout et qu’il est difficile pour des millions de personnes à travers le monde, même en Europe, de mener une vie digne. Le fossé entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand. À titre d’exemple, en France, on estime qu’en 2010, la fortune des 500 personnes les plus riches du pays représentait l’équivalent de 10 % du produit intérieur brut et qu’aujourd’hui, elle représente l’équivalent de 40 %.

Les gouvernements sont responsables de l’ensemble de leurs citoyens et doivent s’adapter aux changements sociaux et aux grands défis de notre époque, parmi lesquels figurent aujourd’hui l’aggravation des inégalités et le changement climatique. Toutes les politiques publiques devraient tenir compte des besoins spécifiques de l’ensemble des groupes de population ainsi que des conséquences du changement climatique. L’une des méthodes couramment utilisées dans la programmation fondée sur les droits de l’homme est l’évaluation d’impact, c’est-à-dire l’analyse des répercussions d’une politique donnée sur la réalisation des droits de l’homme. En d’autres termes, il s’agit de déterminer si la politique envisagée aura un effet positif, neutre ou même négatif sur la vie des gens. Je voudrais prendre comme exemple la politique des transports, notamment la gratuité des transports publics en général, et du train en particulier.

En 2013, la municipalité de Tallinn, en Estonie, a rendu les transports publics gratuits pour tous les habitants de la ville, devenant ainsi l’une des premières villes à prendre cette mesure. En Espagne, une carte de transport gratuite pour les usagers réguliers a été introduite en 2022 dans le cadre d’une initiative visant à atténuer la crise économique et à encourager le public à utiliser les transports publics. Cette carte est toujours disponible aujourd’hui et couvre à la fois les trajets courts et moyens. Elle impose aux usagers d’effectuer au moins 16 trajets tous les quatre mois pour pouvoir en bénéficier, ce qui en encourage l’utilisation.

D’autres pays ont adopté des mesures visant à instaurer la gratuité des transports à l’échelle nationale. C’est le cas du Luxembourg, où les transports publics sont devenus gratuits en 2020 sur l’ensemble du territoire, y compris pour les visiteurs et les navetteurs résidant hors des frontières du pays. Parmi les raisons qui ont motivé l’adoption d’une telle mesure figuraient la réduction des inégalités et l’amélioration de l’environnement. D’autres pays, tels que la Slovaquie et la République tchèque, ont introduit respectivement, à partir de novembre 2014, des réductions de 100 % sur les tarifs ferroviaires pour les enfants, les étudiants et les retraités, et, à partir de septembre 2018, des réductions de 75 % pour les enfants, les étudiants et les retraités, tant pour les trains que pour les bus. Ces politiques répondaient elles aussi principalement à des préoccupations sociales.

En Europe, le programme DiscoverEU offre des pass ferroviaires gratuits aux jeunes de plus de 18 ans dans le but de leur permettre « d’explorer la diversité de l’Europe, son patrimoine culturel et son histoire, de nouer des liens avec des personnes de tout le continent et, en fin de compte, de se découvrir eux-mêmes ». En 2026, 40 000 pass gratuits ont été attribués à des jeunes. À partir de 2027, le Royaume-Uni sera également inclus dans le programme.

Les résultats de toutes les initiatives susmentionnées sont mitigés et montrent que la planification et la mise en œuvre de telles politiques doivent tenir compte de la complexité de l’utilisation des transports, ainsi que des besoins spécifiques et du niveau de sensibilisation des différents groupes sociaux. Par exemple, une étude sur les transports au niveau européen a révélé que la moitié des personnes interrogées n’étaient pas disposées à payer plus pour des modes de transport plus durables dans le cadre de leurs déplacements quotidiens, car elles n’en auraient pas les moyens, ce qui montre que l’accessibilité financière est un aspect important. Les résultats concernant la disposition à payer plus pour des modes de transport durables lors de trajets longue distance donnent également matière à réflexion. Concernant ce type spécifique de transport, la moitié des personnes interrogées se sont dites disposées à payer davantage, tandis que l’autre moitié a déclaré ne pas être disposée à le faire. On observe toutefois des différences significatives entre les groupes d’âge et les groupes socio-économiques : les jeunes sont plus disposés à payer davantage pour des transports respectueux de l’environnement, tandis que les personnes disposant de revenus plus élevés se soucient davantage de la rapidité que de l’impact environnemental. Cela signifie que la sensibilisation sociale et la compréhension des comportements jouent également un rôle important dans la planification des transports.

Des exemples de réussite, comme celui de la ville française de Dunkerque, montrent que pour accroître sensiblement l’utilisation des transports publics, il faut associer l’accessibilité financière à la disponibilité et à l’accessibilité physique, notamment grâce à un réseau efficace et fiable. De plus, la gratuité des transports sur de longues distances peut également inciter davantage de personnes, en particulier celles issues de milieux défavorisés, à se déplacer.

Des infrastructures de transport insuffisantes peuvent contribuer aux inégalités sociales de différentes manières. Sur les courtes distances, l’absence de transports disponibles, accessibles et abordables peut empêcher les personnes d’accéder à l’emploi, à l’éducation et aux services de santé et sociaux. Sur les moyennes et longues distances, l’absence de transports abordables signifie que moins de personnes issues de milieux socio-économiques défavorisés auront la possibilité de voyager, y compris pendant les vacances.

Et pourquoi les longs trajets sont-ils importants pour lutter contre les inégalités et le changement climatique, pourrait-on se demander. Nous vivons une époque où nous devons apprendre à vivre autrement, mais la plupart des gens ne parviennent pas à imaginer à quoi cela pourrait ressembler. Les mots « moins » ou « réduire » suscitent immédiatement des tensions, non seulement chez les entreprises privées et les gouvernements, mais aussi chez le citoyen lambda. C’est pourquoi notre époque nous invite à sortir et à explorer, et quoi de mieux qu’un long trajet en train pour cela ? Pour beaucoup de gens aujourd’hui, l’idée de passer dix heures à ne presque rien faire peut sembler presque extravagante, mais c’est déjà un bon début. Choisir un livre à lire après avoir passé douze mois, voire plus, sans lire, discuter avec un parfait inconnu et, à la fin du voyage, découvrir un nouveau pays, de nouvelles personnes, des saveurs et des comportements différents. Lorsque nous voyageons, nous nous reposons et nous nous amusons, mais nous rencontrons aussi des cultures différentes et, ce faisant, nous devenons plus ouverts et tolérants envers les autres, et le monde a désespérément besoin de tolérance. Et pendant que nous voyageons, nous pouvons écrire de nouvelles histoires, d’amitiés inimaginables et de paix.

La gratuité des transports en commun sur les longs trajets fait partie de ces mesures qui semblent impossibles avant d’être mises en œuvre et qui, avec le temps et la distance, finiront sans aucun doute par recueillir l’adhésion générale, au point qu’il sera un jour impossible d’imaginer un monde sans elles. Il y a vingt ans, les niveaux de pollution à Paris dépassaient les limites fixées par l’Union européenne. Vingt ans plus tard, le changement, attribué en grande partie aux mesures prises par la maire Hidalgo, est remarquable. Les niveaux de pollution ont diminué de 50 %, plus de la moitié de la population utilise les transports en commun pour se rendre au travail et l’utilisation du vélo a progressivement augmenté grâce à l’amélioration des pistes cyclables et de l’organisation du trafic. En 2024, les Parisiens ont voté en faveur d’un triplement des frais de stationnement pour les SUV et, selon le Forum économique mondial, la ville prévoit de supprimer 60 000 places de stationnement d’ici 2030, pour les transformer en espaces verts.

Face au changement climatique, la dignité doit être au cœur de toute action entreprise, et toutes les politiques doivent ouvrir la voie à davantage d’égalité et favoriser les changements de mode de vie sans lesquels la durabilité sur Terre ne sera pas possible. La politique des transports, en particulier la gratuité des transports pour tous les citoyens sur les trajets de courte, moyenne et longue distance, en est un exemple : une telle mesure est réalisable lorsqu’on lui accorde la priorité, et son impact sur les personnes et l’environnement peut être remarquable.